En vue du lancement du web-documentaire Jazz Petite
Bourgogne en juin, cette série d'entrevues expose la vision de créateurs du
projet, en plus de partager l'enthousiasme d'acteurs de la scène musicale et du
domaine des médias. Entretien jazzé avec Eric Fillion, étudiant au doctorat en histoire de
l'Université Concordia, collaborateur à la revue de cinéma Hors champ et
fondateur de l'étiquette de disques Tenzier.
À quel moment les musiciens québécois
francophones se sont-ils appropriés le jazz, une musique étroitement liée à
l'histoire de la communauté noire de Montréal?
Il y a déjà dans les années quarante
et cinquante des musiciens francophones qui s'intéressent au jazz. Il existe
d'ailleurs à l'époque des boîtes de jazz au centre-ville et un peu plus à l'est
de Montréal. Le quartier La Petite-Bourgogne est toutefois bien particulier
puisque c'est là que se trouvaient les cabarets fréquentés par la communauté
noire et de grands noms du jazz, comme le Rockhead's Paradise ou le Café
St-Michel. Les musiciens des autres quartiers se rassemblaient dans ces clubs
après la fermeture des autres cabarets de ville pour participer à des
jam-sessions qui duraient toute la nuit. Ils pouvaient se livrer à
l'expérimentation comme nulle part ailleurs.
Eric Fillion |
Qu'est-ce qui a signé la fin de l'âge d'or du jazz?
Il y a une convergence de facteurs qui changent les
conditions de vie des musiciens de jazz à la fin des années 1950. Il devient
difficile de « survivre » dans ce milieu sans une carrière
professionnelle en studios, par exemple. À cette époque, la télévision s'impose
dans les foyers et le Québec connait un ralentissement économique. Les gens
sont alors moins enclins à sortir et à payer pour voir un spectacle. Après une
période d'effervescence à la fin de la Seconde Guerre, le jazz est victime du
désintérêt du public avec l'arrivée du rock and roll. De plus, lorsque
Jean-Drapeau est élu maire en 1954, il met en place une campagne répressive
pour nettoyer la ville de la corruption et du vice. Il ordonne que les bars
ferment plus tôt et, inévitablement, cette nouvelle loi participe à tuer la vie
nocturne dont dépendent les musiciens de jazz.
N'est pas à cette période qu'une nouvelle génération de Québécois
se tourne vers le jazz pour revendiquer l'identité nationale?
Il faudra attendre encore quelques
années avant que se fasse véritablement un rapprochement entre l'expérience
afro-américaine et l'expérience québécoise. Ce n'est qu’au tournant des années
cinquante et soixante qu'on voit apparaitre le concept de
Nègres blancs d'Amérique, autour de littéraires comme Patrick Straram ou Yves
Préfontaine avec les émissions de radio Jazz-Sortilège et Les Orphées
noirs dans laquelle on fait la lecture d'oeuvres de poètes noirs,
entrecoupée d'interprétations jazz de Serge Garant. Pour ces Québécois, le jazz est cette musique qui permet
d'embrasser une certaine américanité sans pour autant se soumettre à
l'impérialisme américain, puisque le jazz est une musique en réaction à la
culture dominante.
Le jazz n'a-t-il pas d'ailleurs
habillé plusieurs films québécois durant la Révolution tranquille ?
Le chat dans le sac, de
Gilles Groulx est un exemple intéressant. C'est à John Coltrane qu'on doit la
bande-son. Celle-ci est composée de pièces qui faisaient déjà partie du
répertoire de Coltrane, mais il s'agit néanmoins d'interprétations originales,
comme l'a fait Ornette Coleman pour le court-métrage d'animation de Pierre
Hébert, Explosion démographique. Je pense aussi à La femme image de Guy
Borremans. C'est entre autres Bobby Jaspar et René Thomas – guitariste belge et véritable pilier
de la scène jazz de la fin des années cinquante –, qui ont signé la bande-son de ce film de fiction
un peu surréaliste.
Quelle est l'origine de ton intérêt à
la fois historique et personnel pour le jazz?
À l'adolescence, je me passionnais
pour les musiques lourdes, très rapides, que beaucoup vont qualifier de bruits.
Ça a été ma porte d'entrée dans le jazz. D'abord avec le free jazz ; non pas
celui d'Ornette Coleman, mais plutôt celui de Peter Brötzmann sur son album Machine Gun. Je me rappelle d'ailleurs qu'à
l'époque, j'avais des disques de punk hardcore dont le son se
rapprochait beaucoup de la façon dont le batteur Sunny Murray joue. Par la
suite, j'ai développé mon oreille et j'ai commencé à apprécier d'autres styles
de jazz, comme le be-bop. Ce qui m'a surtout séduit dans le free jazz, c'est la
prise de position politique de musiciens comme Archie Shepp ou du Quatuor de
jazz libre du Québec qui font une musique de révolution. Leur pratique musicale
libre et soutenue, indépendante des préceptes économiques, me parle beaucoup.
Mon intérêt pour ce style de musique est donc venu de ses sonorités, mais aussi
du sentiment de partager des affinités politiques.
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